Le chant de l'oiseau bleu

Bacchus arrive sur l’île heureuse, lumineuse contrée du roi Minos.

Il est accueilli par une symphonie de couleurs.

Une venelle monte, égayée de chants d’oiseaux, éclairée de maisons où la vigne s’enroule à fleur de pierre, parfois nerveuse, souvent voluptueuse.

Plus haut, le vert puissant d’un grenadier grimpe sur une façade ocre.

Bacchus découvre la place du village d’Anogia lorsqu’il entend une voix de femme.

Il cherche autour de lui. Personne. La voix insiste, vibrante, cristalline.

Bacchus aperçoit un visage au balcon, une main qui lui fait signe et la même voix chantante.

C’est Eléana, brodeuse de mantille.

Une quarantaine d’années dans une robe rouge décolletée. Elle est belle à damner les saints, mais capricieuse, et pour qui bien des soupirants se sont désespérés.

Jamais Bacchus n’avait vu des yeux d’une telle clarté, d’un bleu jaspé comme des lazurites.

Pieds nus, elle se met à danser sur la place du village : une déesse païenne dans la peinture du Quattrocento. Quel plaisir !

Elle s’approche. Ses mains s’animent sans cesse en jouant avec la fibule d’une mantille.

La muse est en compagnie de son frère Kalim. De petite taille, au teint halé, les yeux brûlants de malice, ce crétois est berger au mont Ida tout proche.

Toute imprégnée de cette force obstinée de l’eau du torrent, Eléana propose à Bacchus de conduire le troupeau de moutons avec son frère Kalim.

C’est jour de l’estive crétoise.

Badine en main, les voilà sur les chemins brodés de thym, d’ail à toupet et de dictame, plante endémique de la Crète.

Kalim conduit son troupeau avec une rayonnante voix d’airain.

Les sabots des moutons chantent à l’unisson, tous virtuoses sous l’œil tendre du maître de musique.

Sur le chemin pentu et tortueux, Eléana oscille des chevilles en harmonie avec le balancement des hanches. La musique de son corps accompagne cette fascinante souplesse. Une grâce toute féminine.

Le troupeau s’approche des hauts plateaux, près de la réserve naturelle où fleurissent l’orchidée et la tulipe.

Il est temps d’arriver car le « meldem » typique vent de Crète, si léger le matin, a forci ce midi, et devient maintenant de plus en plus fort.

Kalim aperçoit son « koumos », petite maison ronde et basse, fabriquée avec des pierres brutes, qui sert d’habitation saisonnière pour les bergers.

Il installe son troupeau et s’en va préparer le dîner.

Pendant ce temps, Eléana, férue de mythologie, raconte à Bacchus que c’est ici, sur le mont Ida, que Rhéa a accouché de Zeus et l’a confié aux génies de la nature.

Par la suite, Zeus n’oubliera pas la Crète. Lorsqu’il enlève Europe au Liban, c’est à Gortyne qu’il l’emmène pour consommer son union avec elle. Naîtront trois fils, dont Minos, le roi légendaire.

La nuit arrive. Eléana et Bacchus rejoignent Kalim en plein travail devant son feu de bois parfumé des herbes du mont Ida.

Manger crétois commence par une cueillette sur les sentiers de la nature.

Eléana prépare le pain d’orge avec de l’huile d’olive fraîche et un filet de citron.

C’est l’heure de déguster les escargots cuisinés à la poêle avec du romarin.

Depuis plus de quatre mille ans, les crétois savent que ce plat a des vertus protectrices pour le cœur et le foie et met en joie.

A ces mots, Bacchus sort de sa besace l’ambroisie : le raki, eau de vie de raisin naturelle.

En ce jour d’estive, ils lèvent tous les trois un premier verre.

Eléana et Kalim célèbrent chaque année Dionysos, dieu des escortes joyeuses, en déclamant :

« Ecoute, enfant de Zeus, dieu des pressoirs,

Fécond, nourricier, dispensateur de fruits et de délices,

Fleur sacrée qui apporte aux mortels la liesse, l’insouciance,

Compère du thyrse, ô puissant réconfort

Je t’en prie, viens offrir à tes mystes abondance et douceur. »

Au deuxième verre, viennent les idées de paix et de fraternité et un puissant sentiment de reconnaissance pour les femmes et les hommes de Crète qui ont œuvré sur cette terre de délices.

Au troisième verre, Bacchus voit se dessiner le sourire de la Joconde, le corps de Suzanne convoitée et le sein de Léda dans l’étreinte du cygne.

Près du feu, les trois amis se rapprochent.

Kalim prend des allures de pharaon hérétique ; tout est mystère en lui.

Eléana, nymphe au sourire carmin, reprend la légende du taureau dont Poséidon fit présent à Minos. De son union avec la reine Pasiphaé naquit le minotaure, monstre moitié homme, moitié taureau, qui fut tué par Thésée dans le labyrinthe de Crète.

En évoquant Orphée, Eléana exhale le buisson odorant et l’iris sauvage, parfums à faire perdre la raison à celui qu’elle effleure.

Dans mille et une nuances de bleu, le jour se lève sur ce paradis de la flore sauvage.

Kalim est déjà parti rejoindre son troupeau.

Bacchus remercie Eléana de son long message parfumé, envolée sublime du bleu au jardin enchanté d’ophrys et de bleuets.

C’est alors que, sur la branche d’un caroubier, un oiseau bleu se met à chanter.

Goûte, Goûte, Goûte

Goûte compagnon

Lève ton verre

et nous le remplirons

A bientôt compagnons du bousset, je vous retrouverai, à l’heure où fleurit l’aubépine, en compagnie des vierges romanes.

Voici, en écho, une page de l’histoire de l’art.

L’oiseau bleu de Knossos, vers 1500 av. J.-C

Fresque où faune et flore offrent l’image d’un monde pacifié.

Entendez-vous l’oiseau bleu chanter ?

Ancrée au carrefour maritime de l’Europe, de l’Asie, et de l’Afrique, la Crète est la plus grande des îles grecques.

La ville de Knossos, capitale de l’île selon Homère, était le centre prospère de la puissance minoenne.

Eloignée de la péninsule balkanique, la Crète a vu naître une civilisation originale : la civilisation crétoise préhellénique, appelée minoenne du nom du roi légendaire Minos, fils de Zeus et de la belle Europe.

La civilisation minoenne (2700-1200 av. J.-C.) a eu son apogée vers 1500 av. J.-C., époque florissante dans tous les domaines, période de grande prospérité avec les échanges commerciaux avec l’Egypte, la Syrie et l’Asie Mineure.

Le site de Knossos, cœur de l’art minoen, est le témoin du plus haut point de rayonnement artistique et spirituel.

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