Le mystère Giorgione



La Tempête de Giorgione

                                 huile sur toile

                                 vers 1507 ?

                                 (mais ce tableau n’a pas d’âge ; il est, à mon avis, inutile de le dater)

                                 83 X 73 cm

                                 Venise, Galerie de l’Académie


L’inventaire de la succession mentionne «  un tableau avec une gitane, un berger dans un paysage avec un pont, avec son cadre en noyer et des dorures – par Zorzi (Giorgio en vénitien) da Castelfranco ».

Ce tableau est acquis, en 1932, par l’Etat italien pour la galerie de l’Académie à Venise.


Le peintre :

Giorgio de Castelfranco dit Giorgione (le grand Giorgio).


Les bornes de sa vie :

1478, naissance à Castelfranco, ville qui se situe en Vénétie près de Trévise en Italie du nord.

Giorgione meurt de la peste à Venise durant la deuxième quinzaine d’octobre 1510.


La Renaissance éclot au XVème siècle (Quattrocento) et rayonne au XVIème siècle (Cinquecento).

La Renaissance correspond à la redécouverte de l’art antique, ferment de la nouvelle culture, en affirmant la foi en la dignité de l’homme et de l’artiste, et en soulignant l’importance de la nature dans les arts.

La Renaissance installe une prise de conscience : la valeur accordée à la création qui vient élever l’esprit de tous.

Vers sa quinzième année, Giorgione arrive à l’atelier du Maître Bellini, centre de la vie artistique de Venise, confluent obligé de tous les riches amateurs d’art, publics ou privés.

Autour de 1500, Venise est, à travers ses peintres, poètes et intellectuels, un des plus remarquable lieu de la culture humaniste en Italie, et Giorgione y interprète un rôle important.

Outre ses qualités de peintre, Giorgione joue fort bien du luth et chante divinement. En participant aux concerts et fêtes galantes des aristocrates, il rencontre les commanditaires des grandes familles vénitiennes.

Depuis plus de cinq siècles, les historiens d’art s’efforcent de percer le mystère de la vie et des œuvres de Giorgione, un des peintres majeurs de l’école vénitienne.


Encore et toujours, lorsque je pense à Venise, je vois La Tempête de Giorgione. Ce tableau me fascine, m’éblouit. Pourquoi ?

Est-ce l’ocre lumière des songes installée sous le pinceau de Giorgione qui diffuse en moi ce halo de mystère, cette paix impalpable qui unit les êtres et la nature malgré l’éclair et l’orage qui éclate au loin ?

Ce tableau semble exiger de chacun de nous une réponse. Il est unique parce que c’est un véritable défi à l’iconographe le plus averti.

Le contrat de commande du tableau La Tempête est inconnu, à supposer qu’il ait jamais existé. Le commanditaire fut probablement Gabriele Vendramin, « gentilhomme vénitien, noble marchand, amateur éclairé des arts, admirable d’intelligence, de mœurs et de vertu, avec une devise : Que l’amour doit toujours dompter la férocité et la cruauté ».


A l’époque où Giorgione travaillait à l’atelier du Maître Bellini, les thèmes religieux, patrimoine de l’Eglise et des fidèles, étaient fréquemment abordés.

Pour La Tempête, c’est autre chose.

On peut penser que Gabriele Vendramin, le commanditaire de l’œuvre, a laissé une relative liberté à Giorgione qui, après avoir quitté Bellini, a eu son propre atelier à Venise, et Titien comme élève.

Liberté et imagination s’installent sur la palette de Giorgione, avec le choix de sujets profanes, s’échappant ainsi des thèmes religieux chers à Bellini et à ses contemporains.

Ce début de XVIème siècle marque aussi l’entrée de la culture dans l’univers personnel du commanditaire avec des allusions personnelles.

C’est aussi le moment où Léonard de Vinci vient à Venise et rencontre Giorgione. La rencontre de ces deux géants est attestée par Giorgio Vasari, célèbre historien d’art toscan.

Giorgione met alors l’accent sur la couleur. A partir d’une première esquisse, il associe les couleurs dans un souci d’harmonie dicté par une profonde observation de la nature.

Au contact de Léonard de Vinci, Giorgione comprend que vie et mouvement viennent avec l’harmonie des couleurs en éliminant le contour, en disposant les silhouettes dans des ombres estompées tout en perdant volontairement des détails.

Ainsi naît la manière Giorgione, grandeur de style évidente, mais comprise que par quelques initiés seulement.

Giorgione exprime un nouveau langage, traduisant en peinture idées et sentiments.


Maintenant, entrons dans le tableau de Giorgione.

Un carnet de croquis à la main, Giorgione cherche l’inspiration durant de longues promenades au bord de la Murone, rivière qui coule près des sentinelles rassurantes des remparts de son village natal de Castelfranco en Vénétie.

Son crayon esquisse la beauté d’un visage lorsqu’un éclair suspend le temps.      

Les quatre éléments se déploient comme les Métamorphoses d’Ovide, les grandes orgues des chênes mugissent, les nuages gonflent, s’étirent pour se perdre dans un indigo assourdissant.

L’orage éclate.

Le pont scintille comme une émeraude, parure de la rivière Murone aux vastes tonalités vertes.

Une fugace lumière vêtue de rose et de nacre revient par intermittence, liberté nouvelle sur la palette du peintre.

Les derniers soubresauts de l’orage s’attardent sur deux colonnes brisées par Jupiter ; voici le jardin du destin rappelant la vanité des choses humaines, le temps vorace qui vient d’emporter le rêve d’un amour irréalisable.

Mais la vie renaît sur ce cœur brisé. Le soleil succède à la tempête : deux ardeurs extrêmes où la tendresse doit vaincre la brutalité.

Fruit de l’orage, le pinceau de Giorgione revient gorgé de la volupté des couleurs.

Tout en douceur, le frisson de l’amour passe sur les portes de l’Eden pour nous offrir cette voluptueuse Vénus allaitant son enfant.

L’harmonie de la poésie éclot ici par l’équilibre des contraires.

Mais il fallait bien un chevalier vêtu d’or et de pourpre rappelant les patriciens de Venise. C’est fait avec ce pèlerin de l’Amour à l’allure altière et d’une fluidité léonardesque.

L’éclair n’est plus qu’une lointaine malédiction divine. Le talon d’Eve va écraser le serpent.

Comme un sonnet de Pétrarque, calme et réconfort s’unissent dans la poésie et l’amour.

                                       

Rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet : voici l’arc en ciel, le chant divin de Giorgione.

Egalement fin musicien, d’un sens esthétique élevé, Giorgione a, sans aucun doute, recherché la correspondance des formes, des couleurs, des sens et de l’esprit.

                                         Voilà le secret fondamental de son œuvre.

Au final, par l’énigme de sa création artistique, Giorgione laisse le spectateur entrer dans le tableau et se l’approprier.

                                          C’est cela la magie d’un chef-d’œuvre.


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