Le mystère d’un œuf

L’histoire raconte que, dans une totale concentration, les yeux fermés, Constantin Brancusi, un des plus grands sculpteurs du vingtième siècle, passa ses derniers jours à caresser l’un des œufs qu’il avait sculpté.

Au crépuscule de sa vie, il tenait dans ses mains Le commencement du monde*.

L’œuf représentait pour lui la vie intimement liée à son art.


C’est l’origine du monde qui est conçue lorsque l’artiste épure l’ovale en lui donnant une forme presque parfaite, celle de l’œuf ; pour Constantin Brancusi, c’est le commencement du monde.


Le sculpteur a repris le thème ancestral de l’œuf en lui accordant une nouvelle dimension.


Fragilité, mais aussi résistance, l’œuf défie les lois de la physique.

Par sa forme elliptique, légèrement ovoïde, l’œuf est l’image de la fécondation, créatrice de la vie.

La force vient de la forme.

Il apparaît essentiel au sculpteur que la forme extérieure contienne une force intérieure. Brancusi voulait son œuvre universelle dans sa forme et son contenu.

Toute sa vie il fut en quête de ce pouvoir d’universalité du cercle, de l’ovale, accessible à tous.

Souffle originel, feu intérieur, l’œuf est l’harmonie de la création.

Il devient le cœur du monde et converse avec l’éternité.

Albâtre, onyx blanc, plâtre patiné à la gomme de laque, marbre blanc vont, sous les mains de Brancusi, devenir genèse, naissance et renaissance.

Plénitude et transparence naissent de la structure cristalline de la roche.

Avec Le commencement du monde, la sculpture ovoïde de l’artiste est libre, vivante, prête à descendre vers les plus profonds abysses ou à s’élever vers les sommets. Par la grâce d’une boucharde, le sculpteur dégage le chant de la pierre, l’élan de l’esprit.

Epurer, épurer « pour marcher vers le divin » disait Brancusi.

L’idée d’une forme pure avec le seul souci de l’émotion esthétique poursuivra le sculpteur toute sa vie.

Certains pensent que c’est une perversion d’aimer les choses non abouties ; d’autres disent qu’au contraire, c’est la porte du rêve, laissant libre cours à l’imagination.


Par la main divine de Brancusi s’élève un chant d’amour et de joie.

C’est une invitation à entrer dans une réalité immatérielle où vit l’âme des origines.

Le monde ne cesse de commencer et son mystère demeure.


R.S

été 2022


*Le commencement du monde, 1920, marbre – 15X28cm – Philadelphia Museum of Art - collection Louise et Walter Arensberg


Constantin Brancusi (1876-1957)

Solitaire et secret, fasciné par le tellurique et l’originel, Brancusi apparaît comme le démiurge du commencement. S’il vécut dans la solitude, il aimait la vie, la nature, l’humanité. Grâce à cet amour, il comprit leur mystérieuse communion dans la grande harmonie de la Création.

Brancusi demeure un mythe. Sa vie et l’art ne font qu’un. Il semble avoir épousé les forces créatrices de la nature pour donner force, simplicité et mystère à son art.


Sources, repères :

9 est le chiffre d’une fin de cycle, d’une maternité annoncée ; l’œuf s’ouvre libérant les éléments lourds(yin) et les éléments légers(yang).


Œuf du Phénix d’où naîtra l’aigle fabuleux d’Hermès, paré de toutes les couleurs du ciel et de la terre.


Au commencement était l’œuf décrit Horace dans son Art poétique.


La pyssanka ou l’œuf écrit.

L’œuf ukrainien ou pyssanka (du verbe « pissati » : écrire) est né du génie créatif populaire.

L’homme primitif vénérait l’œuf, origine de la création, source de vie ; le jaune symbolisait le soleil.

Les œufs pyssanky étaient fabriqués à la venue du printemps, triomphe de la vie sur la mort ; la fécondité du printemps arrive après le sommeil hivernal.

Pour tous les peuples slaves, peindre un œuf fait partie d’une culture ancestrale.

Dans le culte orthodoxe, Pâques jouit d’une considération encore plus grande que Noël, et l’œuf doit être rituellement préparé, peint, décoré. L’œuf est suspendu dans les maisons sous l’icône.


Rainer Maria Rilke, qui fut le secrétaire de Rodin, et que Brancusi connut à l’atelier de l’hôtel Biron, a évoqué la pérennité d’une sculpture dans ces vers :

Qui nous dit que tout disparaisse ?

De l’oiseau que tu blesses

Qui sait s’il ne reste le vol

Et peut-être des fleurs les caresses

Survivent à nous, à leur sol.

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