Les calçots de Barcelone

Bacchus arrive en Espagne, sous le ciel de Barcelone, capitale de la Catalogne.

Il est attendu près de la fontaine, place Reial, à deux pas des Ramblas, anciens remblais comblés devenus promenade favorite des barcelonais, reliant le coeur de ville au port.

Dans un jeu d'ombre et de chatoiement, elle arbore un éventail aux couleurs de Miro.

De grands yeux pers, une natte noire intense aux reflets bleus : c'est Siléna d'Avinyo, un charme fou cultivé dans les serres de l'aristocratie.

L'éclosion de sa tendre jeunesse s'est soudainement brisée dans les affres de la guerre civile espagnole.

Orpheline de père et de mère, elle a trouvé refuge chez une célèbre cantatrice barcelonaise.

Siléna d'Avinyo est danseuse de sardane, danse catalane par excellence.

Le soleil brille, les coeurs aussi ; Siléna et Bacchus partent à la rencontre des audaces esthétiques d'Antoni Gaudi, cet architecte grand admirateur de la poésie mystique du Siècle d'or espagnol.

Voici son oeuvre majeure : la Sagrada Familia, cathédrale élevée au rang de basilique par le pape Benoît XVI.

Le mystère Gaudi réside dans cette capacité innée de recréer un univers. Sa grande oeuvre l'a rapproché de Dieu et en a fait un mystique.

Gaudi préférait les hélicoïdes au cercle, au triangle et au carré.

Cet architecte de Dieu aux mouvements de l'âme "hallucinogènes" a su, par son génie, déchirer la tradition pour muter vers un nouveau monde.

Les travaux de la Sagrada Familia se poursuivent à bon rythme, suivant les plans de Gaudi, pour, probablement, s'achever vers les années 2030.

La façade de la Gloire avec les portes du Notre Père sera la façade principale de la basilique. La porte centrale, en bronze, haute de cinq mètres, montrera le Notre Père en 50 langues. Une lecture et un chemin qui conduiront à la plénitude.

Un dernier regard à la façade de la Nativité qui exprime la joie de toute la création, et les deux amis se mettent en route vers la surprise de Siléna.

Le clocher ajouré de la cathédrale marque le coeur historique de Barcelone.

Il est essentiel de ne pas oublier la force de cette sève.

Au sein du choeur de l'édifice gothique catalan, Sainte Eulalie, la patronne de la ville, leur indique le cloître du XV ème siècle.

Bacchus et Siléna sont baignés d'une sereine lumière lorsque retentit le cri flamboyant de treize oies. Sous la verte ramure des palmiers et des magnolias vivent 13 oies blanches en mémoire de Sainte Eulalie qui avait 13 ans lors de son martyre.

Laissons le jeu de l'oie à plus tard ; l'heure tourne et les estomacs cacardent.

Leurs pas se dirigent vers le marché de la Boqueria.

Quel bonheur ce marché aux étals multicolores débordant de fruits, de légumes et de poissons à l'oeil brillant.

La gouaille des catalanes aux tabliers bordés de dentelle monte jusqu'à la ribambelle de charcuteries - chorizo - lomo, ce filet mignon de porc fumé - et le fameux jambon de porc ibérique élevé en liberté sous les chênes de l'Estrémadure... Bellota-Bellota ! sa chair est savoureuse mais son prix est démesuré.

Siléna et Bacchus décident de se régaler en restant sages avec une spécialité catalane.

Ils s'installent au comptoir. Siléna commande des calçots, petits oignons tendres, au goût très doux, dépourvu de toute amertume ; ils sont cultivés en méthode traditionnelle dans la région de Baix Penedès.

Une mamie au chignon tiré à quatre épingles et aux lèvres débordant d'un rouge coquelicot fait cuire les calçots sur des braises de sarments de vigne.

Avant la dégustation, il faut installer son bavoir rouge et or et approcher la savoureuse sauce Salvitxada. C'est une sauce voisine mais à ne pas confondre avec la sauce romesco.

La sauce salvitxada est faite avec de l'huile d'olive, des croutons de pain, des tomates, des amandes et des noisettes grillées, de l'ail et du piment doux, le nora.

C'est parti pour enfourner avec les doigts une dizaine de calçots. L'oeil de Siléna pétille. Elle a réussi son coup.

En récompense, Bacchus tire de sa besace l'ambroisie :

une bouteille de vin blanc sec Penedès DO, 2006, cuvée Agusti

C'est une appellation emblématique de la Catalogne. Le berceau de la viticulture catalane se situe à quelques kilomètres de Barcelone, dans la région de Penedès.

cépages blancs : Maccabeu et Parellada

température de dégustation : 8-10° C.

Alors que la nuit s'installe, Siléna invite Bacchus dans sa chambrette mansardée de la place Reial pour y déguster une crème brûlée à la canelle et croquer des amandes grillées autour d'un Cava.

Bacchus caresse coiffe et muselet et libère le vin blanc mousseux moelleux à la robe scintillante et au bouquet de fruit jaune mirabelle.

Siléna chantonne en faisant tourner entre ses doigts le bouchon de Cava gravé d'une étoile à quatre branches.

L'univers de Siléna est un enchantement.

De larges tentures jaunes et rouges éclairent son costume folklorique pour danser la sardane.

Près d'un bouquet de roses pourpres, le récit d'enfance - Une chaleur si proche - de la journaliste et écrivain Maruja Torrès.

Au-dessus, le Demoiselles d'Avignon de Pablo Picasso sourient à l'arlequin à la flûte de Pablo Gargallo.

En face, une belle évocation du Canigou, la montagne mythique, pour tous les catalans, inspirateur d'une épopée en vers de Jacint Verdaguer.

Un livre ouvert de Gaudi découvrent La Pedrera et la casa Battlo, ses célébrissimes villas modernistes.

Antoni Tapies et Salvador Dali encadrent un sofa, refuge de Confiteor, le dernier roman de Jaume Cabré, philologue du catalan et écrivain.

Les dernières bulles du Cava se volatilisent lorsque Siléna d'Avinyo, de sa voix claire de soprano, déclame un poème de Federico Garcia Lorca, dont la plume chante comme la source sous l'olivier :

" Nuit aux quatre lunes

avec un seul arbre,

une seule ombre,

un seul oiseau.

Je cherche sur mon corps

La chaleur de tes lèvres.

La source baise le vent

Sans le toucher.

J'ai le Non que tu m'offris

dans la paume de ma main

comme un citron de cire

presque blanc.

Nuit aux quatre lunes

avec un seul arbre.

A la pointe d'une aiguille

tourne, tourne mon amour ! "

Goûte, Goûte, Goûte

Goûte compagnon

Lève ton verre et nous le remplirons

A bientôt compagnons du bousset ; Bacchus part à la découverte de nouvelles émotions et vous retrouvera, en Auvergne, sous le blanc soleil de septembre.

Les Demoiselles d'Avignon, 1907

de Pablo Picasso

Huile sur toile, 244 X 234 cm

New York, musée d'Art moderne

Audacieuse composition représentant les filles de joies de la "carrer d'Avinyo" - la rue d'Avignon à Barcelone.

Le jeune Picasso possédait un atelier dans cette rue du coeur historique de la ville.

Voici 5 femmes nues, cinq prostituées.

Dans ces corps étirés, recomposées, il est aisé de reconnaître à gauche l'influence hispanique et, à droite, celle de l'art nègre.

Ce tableau est considéré comme le début de l'art moderne. Il annonce le cubisme.

Picasso le blasphémateur !

A quoi joue donc Picasso à ne pas être deux fois le même.

S'engage-t-il à peine sur une voie, déjà il s'en détourne.

Impossible de s'y retrouver avec ce Pablo qui met un oeil sur une fesse. Non seulement il fait violence à la nature, à la femme et à lui-même, si rageusement, qu'il devient fidèle à son infidélité.

Le plus étrange, c'est que sa peinture scandaleuse le fait prospérer.

Avec ses innombrables mues, volte-face, sa peinture n'est-elle pas un certain trouble que chacun et chacune dissimule, et que l'artiste, lui, met au grand jour ?

C'est peut-être en cela que son oeuvre a posé une empreinte qui la distingue des autres.

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