La palefrenière de Sienne

Bacchus arrive sous le ciel de Toscane.

Une route ensoleillée, l'ombre des cyprès, les collines du Chianti : rien que la vie à l'état pur, sublimée.

Il se laisse guider par ses pas.

Il sait que le chemin est la clef pour comprendre le vol des oiseaux, leur chant, l'ivresse des terres lointaines.

N'est-ce-pas ainsi qu'arrive le chant du loriot dans le parfum du chèvrefeuille ?

Bacchus approche d'une maison accroupie près d'un étang.

Sur le mur de pisé, les fleurs du soleil dessinent les mains de Cérès.

Au moment même où Bacchus s'apprête à pousser la porte bleue, elle s'ouvre et une jeune femme mince apparaît : c'est Antonella la palefrenière.

Pieds nus, elle ondule dans son pantalon blanc et chemise ouverte. Sombre de peau, longs cheveux auburn, elle sourit, ravie de cette visite.

Son visage s'habille de nuances comme l'aubier du merisier ; ses grands yeux, noir intense, expriment un coeur généreux, débordant de joie.

Ses mains parées d'anneaux de jade dégrafent le raisin d'une grappe cueillie à la courbe de la treille. Une offrande dont Bacchus attache du prix.

L'inclinaison de son regard, l'oblique de sa hanche, le positionnement du pied offrent un langage expressif, raffiné. Les paroles deviennent superflues. La journée s'annonce d'une active tendresse, lumineuse comme une renaissance. Une douceur de vivre à l'italienne.

Antonella invite Bacchus à découvrir le troupeau de chevaux de race anglaise et arabe, le cheval andalou et les deux lipizzans.

Bai, pie, rouan, noir, blanc, aubère, louvet s'unissent en un ruban multicolore qui se cabre, flaire, hénnit autour des juments alezanes.

Saluant cavaliers et écuyères, Antonella se dirige vers les écuries faites d'arcades reposant sur d'épais murs favorisant une température constante.

Au milieu est un canal d'eau courante pour l'abreuvage.

Point d'auge ni ratelier, les chevaux mangent à terre graminées et avoine ; l'orge est servie dans un sac qu'on leur pend à la tête comme une muselière.

Près des stalles, peignes à crinières, étrilles métalliques, cure-pieds, selles, cravaches et mors portent l'empreinte des pur-sang.

Tout ici est construit, façonné au quotidien pour le bonheur des chevaux.

Pendant qu'une fraîche luzerne régale un poney Shetland, un maréchal-ferrant prépare le pied de "Falabella", petit cheval argentin, la mascotte des écuries.

Antonella lance un clin d'oeil à Bacchus. En douceur, elle pousse le battant d'une porte décorée comme une enluminure.

Naseaux dilatés et lèvres frémissantes apparaît Folco, la fierté d'Antonella : un Mustang, cheval d'Amérique du Nord qu'elle a mis de longues années à dompter.

Le temps d'une caresse et ils partent sur Folco à la découverte de Sienne.

Traversant vignes et ravines argileuses, ils arrivent à la cité médiévale, farouche rivale de Florence.

Rues et venelles irriguent le corps de Sienne d'une vie qui ne s'est jamais éteinte. Ses points d'appui sont au creux de la Piazza del Campo, la plus féminine des places.

Habillée de couleur chair, orangé, ocre jaune, terre d'ombre, carmin de garance, Sienne s'ouvre comme un éventail pour accueillir le Palio, cette course de chevaux effrénée.

Dans un poudroiement de sable et de sciure de bois, les cavaliers se disputent le fameux drap de soie.

Après ce festival d'habileté et de ruses, place à la grâce.

Antonella et Bacchus se rendent à la cour du Podestat retrouver Folco.

Sur le chemin du retour brille la première étoile. Tout est vibration, palpitation sur les sentes estampillées des fers des chevaux.

Maintenant la lune éclaire, ronde, bohémienne.

Vêtue d'une robe de soie verte, Antonella caresse de ses longues mains le sofa aux plumes de paon.

Les reflets de l'âtre jouent sur la corne torsadée d'une licorne en bronze.

Sur une peinture aux pigments ocre roux se cabre Pégase, ce cheval ailé qui transporte l'éclair et le tonnerre.

Au dessus d'une paire d'étriers, des croquis de centaures cotoient des récits de la mythologie grecque.

Le friselis d'une fontaine s'envole vers une flèche mongole qui a fini sa course sur un parchemin paré de ces vers :

" Aujourd'hui l'espace est splendide !

Sans mors , sans éperons, sans bride,

Partons à cheval sur le vin

Pour un ciel féerique et divin !

..."

Le vin des amants, Charles Baudelaire

Après la grâce vient le temps de la gourmandise.

Sur une natte de roseaux arrivent les CAVALLUCCI di SIENA (petits chevaux de Sienne)

Ces biscuits croquants et souples au coeur sont le délice des palefreniers.

Antonella veut rendre au centuple ce que la vie lui donne. Elle est capable de discuter nuances et demi-teintes jusqu'au milieu de la nuit.

Bacchus tire de sa besace l'ambroisie :

un MOSCADELLO di MONTALCINO - DOC, 2012

Ce vin blanc réunit finesse et espérance d'un avenir radieux.

Le cépage Moscadella, cultivé sur la commune de Montalcino depuis la Renaissance, développe la véritable saveur de cette terre de Toscane. Tempéature de dégustation 12-14°

A sa descente dans le verre, le vin chante comme le galop clair d'un cheval.

Le premier arôme semble sortir d'une procession de Duccio.

La robe se teinte de la verdure argentée de l'olivier avec, par instants, un reflet jaune pareil au marbre du pavement de la cathédrale de Sienne.

Puis coule, coule le nectar dans les gosiers brûlants tel une éblouissante arabesque de l'écuyère sur une piste inondée de lumière.

C'est le grand soir.

L'amazone Antonella prend sa guitare pour accompagner Bacchus sur un poème de Saint-John Perse :

" J'ai aimé un cheval

J'ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d'enfant

J'ai aimé un cheval

Il levait à ses dieux une tête d'airain : soufflante, sillonnée d'un pétiole de veines..."

extraits

Eloges, de Saint-John Perse

Goûte, Goûte, Goûte

Goûte compagnon

Lève ton verre et nous le remplirons

A bientôt compagnons du bousset, je vous retrouverai à Paris, au jardin des Tuileries, pour un tour de balançoire.

Le Cirque (1891) de Georges Seurat (1859-1891)

Huile sur toile - 185X150 cm

Musée d'Orsay, Paris.

Le mouvement de la droite vers la gauche imprimé par l'écuyère emplit ce tableau de fantaisie et de grâce. Tout galope. Tout saute.

Cette oeuvre fut exposée dans cet état inachevé au Salon des indépendants, du 20 mars au 27 avril 1891.

Seurat allait mourir avant la fermeture de l'exposition.

Seurat est un peintre néo-impressionniste.

La phrase de Claude Monet : "Nous peignons comme l'oiseau chante" n'est plus de mise.

L'intelligence sensible de Seurat incline à composer, ordonner, rythmer, codifier l'art trop évanescent des impressionnistes.

Il veut créer un art soumis aux lois de l'équilibre et de l'harmonie.

Sa grande innovation consiste dans la révolution qu'il a opérée par l'emploi de couleurs juxtaposées avec rigueur, sous forme de points aux couleurs pures et divisées.

Ainsi naquit le néo-impressionnisme fondé sur le divisionnisme et le pointillisme.

La force de Seurat est d'avoir si bien su associer l'oeil et le coeur, l'attention scientifique et la poésie.

Du fugace, il extrait la minute éternelle.

Seurat est un peintre capital.

Il n'a ni rival, ni suiveur.

Il est irremplaçable.

Allez voir sa toile : Un dimanche après-midi à l'île de la Grande-jatte.

C'est son chef-d'oeuvre baigné d'une vaporeuse chaleur bleue.

Seurat y est lumineux jusque dans les ombres.

Quarante personnages animent un dimanche d'idylles parisiennes.

Seurat ne se doutait pas qu'à trente-deux ans, sa main ne retoucherait plus les tournoyantes arabesques de l'écuyère.

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