UNE MELODIE

 

Installé dans le salon de l’hôtel, il vit s’approcher une femme encore jeune, type italien, avec des cheveux d’ébène et l’œil profond.

Elle le salua avec simplicité, lui remit une lettre, s’inclina avec grâce et sortit.

 

Dans l’instant qui suivit, il entendit une mélodie qui venait du jardin tout proche ; cette musicalité poétique l’incita à se rapprocher de la gloriette où quelques musiciens improvisaient.

Il reconnut la jeune femme dirigeant à son gré le flot harmonique.

Elle enflammait les violons, sollicitait des violoncelles leurs accents mystérieux qui troublent l’âme, et, c’est toute haletante, qu’elle arriva à ce crescendo final où l’inspiration vint à éblouir la plus délicate mélodie de Berlioz.

 

Regagnant sa chambre d’hôtel, il découvrit la lettre apportée par la diva.

                   

                                             Lettre ouverte à une mélodie

 

C’était un soir où l’horizon s’habillait d’or et de pourpre, avec un ciel d’épopée, d’amour fou.

Une voix vint seriner ses petits adagios de fantaisie. Une mélodie venait de naître pour saluer le mystère et la grâce ; une mélodie qui s’adressait aux curieux de rêves comme le chantait Shéhérazade.

 

Mélodie, sève de vie où tout germe, tout bourgeonne et s’épanouit. Le poète reprend sa lyre et les mots retrouvent sonorités et couleurs.

Lorsqu’excède la romance, un autre langage littéraire rencontre le chant accompagné par piano ou orchestre. La mélodie entre en scène avec le romantisme.

 

Mélodie, où naît la méditation nocturne, étonnante richesse de coloris avec l’accompagnement orchestral des Nuits d’été d’Hector Berlioz.

 

Mélodie, où la sublime Barcarolle de Frédéric Chopin accompagne l’impressionnisme de Monet.

 

Mélodie, entends-tu le balancement de l’escarpolette guidée par Charles Gounod ?

 

Mélodie, emporte fougueux cavaliers et belles châtelaines.

 

Mélodie, chante les vaisseaux en partance vers des continents chimériques.

 

Mélodie, parle-nous d’amour, de solitudes aimées et de nuits étoilées.

 

Mélodie, fraîches ritournelles, trilles et vocalises, fauvettes et baisers des bergères.

 

Mélodie, vient orner l’esprit et le cœur sur nappe damassée et fin cristal.

 

Mélodie, avec les cent quarante-quatre courbes mélodiques vocales profanes de Camille Saint-Saëns.

 

Mélodie, lorsque vient L’invitation au voyage d’Henri Duparc, mise en musique de l’esthétique baudelairienne où naissent le luxe, le calme et la volupté d’un lointain mirage.

 

Mélodie, avec Les Fêtes galantes, éclosion d’un mythe alliant Verlaine à Gabriel Fauré.

 

Mélodie, lorsque, sous le flot endormi de la pâle Ophélie, s’enlace La Chanson perpétuelle d’Ernest Chausson.

 

Mélodie, où le violon de Debussy frémit comme un cœur qu’on afflige.

 

C’est ainsi que la mélodie, célébration de la poésie par la musique, est venue glorifier la langue cultivée.

 

                      Barde au cœur mystérieux, souviens-toi de ces vers :

 

                                     « Ô cet ennui bleu dans le cœur !

                                        Avec la vision meilleure

                                        Dans le clair de lune qui pleure

                                        De mes rêves bleus de langueur ! » 

                                                           extrait de l’Eve de Charles Van Lerberghe

 

                                                                   à Palerme, au clair de lune

 

                                                                                                                                                                                             Angélica

 

 

Il replia la lettre, la glissa dans la poche de son veston et sortit.

Il se mit à courir, une course effrénée à travers les venelles de Palerme.

A bout de souffle, il s’arrêta près du palais Abatellis. D’une fenêtre éclairée s’égrainaient les volutes de l’aiguë à la grave, plainte à mi-voix ou vague ascendante brodant la rime.

Puis les trilles s’élevèrent au sommet de l’arpège pour ensuite s’évanouir au plus bas de l’octave.

 

                                           Dans un soupir flûté, l’espace étoilé devint mélodie.

 

 

             

© 2020 - Roland Souchon