Une Sirène et des Vikings

09/08/2016

Bacchus arrive à bicyclette le long du canal bordé de maisons colorées.

Sur ce quai vécut le poète, conteur universel, Hans Christian Andersen.

Bacchus hume l’atmosphère hédoniste de ce quartier où la bière coule à flots.

En haut du mât d’un vieux gréement flotte le plus ancien drapeau national du monde, de couleur rouge, frappé d’une croix blanche.

Dans ce « petit bout de port, havre de tous les vices » comme le disait Céline, les bars à matelots et les filles de joies fleurissaient jadis près de la mer Baltique.

 

    Vous l’avez deviné, Bacchus respire la douceur de vivre de la capitale danoise Copenhague.

 

Au pied de l’ancre géante qui marque l’entrée du quartier Nyhavn, Bacchus rejoint Jakob et Karen.

 

    Jakob est un grand escogriffe au teint pâle, les yeux délavés et de longs cheveux filasse. Sa barbe folle et ses yeux brûlants de malice dégagent une tendresse mystique.

Jakob est vendeur d’ambre sur son tricycle.

L’ambre, cet or de la mer Baltique, est une résine fossilisée provenant des forêts immergées il y a cinquante millions d’années, et rejetée depuis par la mer aux grandes marées. Il s’en récolte encore cinq cents kilos par an au Danemark.

Dotée de propriétés magiques et de vertus médicinales, cette gouttelette mordorée est un rayon de soleil au cou d’une blonde danoise.

 

      Karen s’approche avec son scarabée tatoué sur l’épaule.

La quarantaine, de taille svelte dans sa robe de taffetas rouge profondément échancrée, Karen est une femme séduisante, au faîte de sa beauté.

Elle adresse à Bacchus un sourire jocondien, si mystérieux que jamais il n’a su ce qu’il voulait lui dire.

Karen a l’élégance de la Sterne pierregarin, cette hirondelle de mer au bec rouge à pointe noire, à la longue queue effilée, au vol capricieux et virevoltant. Rien d’étonnant car ce charme qui devient désir est ornithologue.

Intarissable sur les migrations, quel beau souvenir que son récit sur le Pluvier doré du Pacifique, oiseau d’une faculté d’orientation prodigieuse, fin navigateur sans sextant, qui atteint au centimètre près les îles Hawaï après quatre mille kilomètres parcourus.

Tant qu’il y aura des femmes de cette envergure pour nous parler de cet immense va-et-vient autour de la terre, la vie sera belle.

 

Sous le regard condescendant des voiliers amarrés au quai du Nyhavn, Karen, Jakob et Bacchus s’en vont cheminer vers Christiania, le quartier des insoumis.

Christiania est l’illustration de la tolérance, du droit à la différence. Cette « commune libre » vit sans voiture ni moto, mais vous y trouverez un atelier de réparation de vélos.

Jakob invite Karen et Bacchus dans sa bicoque baptisée L’arche de paix ; une beauté étrange peuplée d’objets hétéroclites.

 

Sur un air d’Eric Clapton, Karen est à l’ouvrage. Elle prépare des SMORREBROD, plat national le midi au Danemark : pain de seigle beurré recouvert de hareng, d’anguille, d’œuf dur, d’oignon, de citron et ciboulette.

Karen invite Bacchus et Jakob à déguster sa gourmandise préférée, élaborée avec savoir et envie : des smorrebrod de harengs marinés dans un confit de myrtille. Une fleur de criste marine vient étoiler ce mets. Séduisante présentation rappelant la couronne danoise.

 

              Sa majesté la Reine apprécierait cette délicatesse, elle qui est douée pour les arts et les belles-lettres.

Margrethe II, mariée au comte français Henri de Montpezat, jouit, depuis 1972, d’une grande popularité construite autour de ses qualités humaines et de sa simplicité.

Gloire à la souveraine ! Bacchus, le cœur en joie, après un clin d’œil complice à Jakob, tire de sa besace l’ambroisie :

 

                                     L’AQUAVIT, une eau-de-vie de grain servie bien glacée.

Les trois verres en main, les yeux dans les yeux, les trois amis se saluent avant de vider leurs verres.

La bouteille d’Aquavit s’incline plusieurs fois dans les verres en évoquant les prouesses du grand René Redzepi, chef du Noma, désigné meilleure table de la planète quatre années de suite.

Depuis, danoises et danois se sont ouverts aux joies de la table en privilégiant simplicité et imagination.

 

Copenhague est bâtie sur deux îles et sillonnée par de nombreux canaux. Voilà une bonne raison pour faire une balade en bateau-bus.

A l’approche de l’entrée de la rade de Copenhague, Jakob évoque avec passion l’épopée des Vikings. C’étaient de fiers aventuriers à bord de leurs drakkars, étonnants navires équipés d’une puissante voile, avec proue et poupe similaires, ce qui leur permettaient de progresser indifféremment vers l’avant ou vers l’arrière.

Avec courage, humour et ruse, les Vikings incarnaient les valeurs scandinaves. Entre le neuvième et le onzième siècle, ils réussirent à prendre en étau toute l’Europe.

Les Vikings d’aujourd’hui ont deux valeurs principales : égalitarisme et bien-être.

 

Le bateau approche de l’escale. La voilà.

Sur son rocher, apparaît la Petite Sirène de Copenhague.

Un corps sculpté de lignes courbes harmonieuses, c’est l’image emblématique du Danemark.

Jakob lui offrirait chaque jour une perle d’ambre, tellement il est émerveillé par la Petite Sirène née de l’imagination de Hans Christian Andersen.

Bien sûr, la Petite Sirène symbolise, regard tourné vers les flots de la mer Baltique, l’attirance du peuple danois pour la mer ; mais le plus fascinant est la musique de son corps, séduisante souplesse dans une grâce toute féminine.

Bacchus sent monter une pulsation pareil au chant de la source.

 

Alors que le soleil décline à l’horizon, Karen aperçoit un vol d’oies bernaches.

Un nuage gonflé de pourpre et d’or annonce le bestiaire des fontaines d’eau vive où la nuit féconde nos rêves.

                                     Avec sa voix de Sirène, Karen déclame son dernier poème :

 

                                                                             N U A G E S

                                                       Ailes diaphanes au vertige de l’azur

                                                       Elytres de nacre aux vibrantes révélations

                                                        Octave sur la harpe des vents

                                                        Galop clair de Pégase à la source d’Orion.

 

                 Amie de la lune rousse, la Petite Sirène devine le miroir d’Orphée où ruissellent les derniers chants d’oiseaux.

 

                                                  Goûte, Goûte, Goûte

                                                           Goûte compagnon

                                                                  Lève ton verre et nous le remplirons

 

A bientôt compagnons du bousset, je vous retrouverai cet automne en compagnie de l’ami Bonnezeaux.

 

 

En écho, voici une page de l’histoire de l’Art.

 

 

                                      La Petite Sirène est un bronze, 1913

                                      Œuvre du sculpteur Edward ERIKSEN.

 

C’est  le propriétaire des brasseries Carlsberg qui en fit l’acquisition pour l’installer sur un rocher à l’entrée de la rade de Copenhague.

Le grand inspirateur de cette sculpture est le conteur universel danois Hans Christian ANDERSEN (1805-1875), le père de la Petite Sirène.

 

                                Dans ce siècle du simulacre et de l’éphémère, il est une bonne raison de s’intéresser à la SCULPTURE.

Qu’elle soit de terre cuite, de bois, de pierre, de marbre ou de bronze, la sculpture offre à découvrir la profondeur en trois dimensions.

Pour faire jaillir une Vénus d’un marbre, il faut connaître et aimer le matériau offert par la nature pour y fixer son rêve.

 

                       Un rêve qui a débuté à la PREHISTOIRE.

L’art né lorsque les hommes, vers 30 0OO ans avant J.-C., commencèrent à pétrir une figure avec un morceau d’argile, à graver une silhouette sur un os, à tailler un oiseau dans un morceau de bois.

 

Chef- d’œuvre : La Vénus de Willendorf, calcaire, hauteur 11 cm – 3O OOO – 25 OOO avant J.-C. – Vienne, musée des Sciences naturelles.

                             Cette sculpture représente une figurine aux formes épanouies symbolisant la fécondité.

 

                       Puis vinrent les dynasties pharaoniques avec un art immuable : la sculpture égyptienne qui, avant d’être un art, fut une science.

Ce sont les égyptiens qui nous ont appris cela.

En Egypte, la tête reste un portrait, très stylisé, le corps coulé dans un canon d’une science architecturale bien élaborée.

La statue, souvent coiffée du pschent, est demi-nue, les bras collés au corps, le visage droit devant elle.

La plupart des sculpteurs étaient des prêtres, maîtres de l’âme.

Une fois achevée, la sculpture était consacrée par une cérémonie au cours de laquelle l’objet inanimé se chargeait de l’esprit divin.

 

Chef-d’œuvre : Le Scribe accroupi

                            Ancien Empire, vers 2620-2500 avant J.-C. – Paris, musée du Louvre

Fascinant est son iris fixe, parfaitement circulaire dans un œil écarquillé par l’intelligence et la curiosité.

Ce sculpteur de génie a enchâssé l’œil dans une bague de bronze. La pierre blanche de la cornée est incrustée d’un cône de cristal de roche dont l’intérieur est évidé en pointe. Poli à la surface de l’iris, le cristal réfléchit ainsi la lumière.

Voilà pourquoi, depuis 4500 ans, le Scribe crée l’illusion de l’échange. Tandis que nous le regardons, il semble nous retourner la politesse. Magique !

 

                          Arrive une absolue maîtrise technique au service de la représentation d’une beauté idéale.

                                               C’est l’apogée de l’ART GREC.

En perfectionnant les techniques acquises, les sculpteurs grecs parvinrent à la perfection classique dans l’expression d’une forme humaine idéalisée, tel le DORYPHORE de POLYCLETE (440 avant J.-C.), illustrant le canon parfait des proportions du corps humain.

 

Chef-d’œuvre :  CARYATIDE, marbre, 231 cm, 420 avant J.-C.

                              C’est une des six figures soutenant le portique de l’Erechthéion, petit sanctuaire de l’Acropole, voisin du Parthénon d’Athènes.

Splendide traitement du drapé qui favorise un jeu d’ombres et de lumières donnant à cette caryatide rythme et intensité.

 

Il est intéressant de distinguer Caryatide et Atlante

Voici deux définitions d’après le livre : Principes d’analyse scientifique. La sculpture, méthode et vocabulaire – Paris, 1978.

ATLANTE : figure d’homme, en ronde-bosse ou en relief, servant de support vertical.

                    L’atlante est montré debout, assis ou accroupi, les mains au-dessus de la tête, aux hanches ou aux genoux, et supporte sur le cou et sur les épaules un entablement.

CARYATIDE ou CARIATIDE : (de Kariatides, femme de Carie)

                                                  Statue féminine, avec ou sans bras, vêtue d’une longue robe, utilisée comme support vertical.

                                                  Les caryatides sont employées pour soutenir les entablements, leur tête servant directement d’appui.

 

                               Le XV e siècle marque, en Italie, un tournant de la culture occidentale.

Connue sous le nom de première RENAISSANCE, cette période fut d’un vif intérêt pour la sculpture de L’Antiquité avec une maîtrise parfaite de la difficile technique de la fonte en bronze. C’est l’âge d’or de Florence.

 

Chef-d’œuvre : Le DAVID de DONATELLO, bronze, hauteur 158 cm, vers 1440, Florence

                            Ce David, commandé par la famille Médicis, ne comporte rien d’autre qu’un chapeau et des bottes.

                            C’est probablement le premier réalisé en ronde-bosse.

 

                                Puis vint l’apothéose de la RENAISSANCE.

Centrée à Rome, elle débuta vers 1500 pour s’achever 27 ans plus tard avec le sac de Rome.

Les sculpteurs surent à la fois intégrer les avancées techniques de la première Renaissance et faire preuve de liberté de création.

 

Chef-d’œuvre : La Pietà de Michel-Ange, marbre, 1499 – Basilique du Vatican, Rome

                             La douleur et la méditation respirent dans toute la personne de la Vierge. Elle est Mère et Vierge à la fois.

Visage jeune, plein de candeur, elle exprime l’abdication mystique d’une âme absorbée par Dieu.

Un sentiment de grandeur occupe le cœur de Marie ; elle sait que son fils a déjà rejoint l’éternité.

C’est la seule sculpture que Michel-Ange ait signée ; il a gravé sur la ceinture de la Vierge ces mots : Michael Angelus Bonarotus.

 

                                  Nous voici au XVII e siècle avec l’émergence d’un nouveau style, LE BAROQUE.

Né à Rome, il se développa en même temps que l’église catholique retrouvait confiance après les traumatismes de la Réforme.

A la faveur de la Contre-Réforme, la sculpture baroque domina l’Italie mais aussi les pays catholiques d’Europe.

L’apogée du baroque se situe à la fin du XVIII e siècle.

 

Chef-d’œuvre : par Le BERNIN, génie du baroque italien

                                         L’EXTASE de SAINTE-THERESE (1645-1652), groupe en marbre – Rome, église de Sainte-Marie de la Victoire.

                            Le Bernin, né à Naples, en 1598, était sculpteur, architecte, peintre, décorateur et auteur de théâtre.

Le corps offert à la flèche de l’ange, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, les yeux clos, tout dans l’attitude de Sainte-Thérèse exprime abandon, sensualité et passion.

 

                                    Peu avant 1900, les sculpteurs rompirent avec la tradition académique.

Les sujets religieux ou mythologiques avaient trop longtemps empêché les artistes d’évoluer, de créer.

Suivant les traces des impressionnistes, en rejetant les critères classiques, deux figures marquantes du 19 e siècle vont apparaître : Auguste RODIN (1840-1917) et Edgar DEGAS (1834-1917)

 

Chef-d’œuvre :  d’Auguste RODIN

                                  LE BAISER, 1898, marbre – 180X120X150 cm – musée Rodin, Paris

Deux amants entrelacés ne forment plus qu’un.

La contorsion des corps ajoute à l’intensité du baiser.

Force et douceur se conjuguent pour offrir émotion et passion.

 

                                        Bousculant les styles et les idéaux de leurs prédécesseurs, les artistes sculpteurs du vingtième siècle inventent un langage nouveau et déclenchent de grandes controverses artistiques.

 

Chef-d’œuvre : de Constantin BRANCUSI

                                   LE BAISER, 1908/1910

                                   pierre, 36 X 25 X 24 cm

 

Un des baisers de Brancusi est au cimetière du Montparnasse à Paris, sur la tombe d’une amie du sculpteur.

 

                  Cette sculpture est un hommage à Rodin, que Brancusi a connu.

           Elle s’inspire de l’abstraction rencontrée dans les figurines de l’art primitif.

 

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