Le far d’Ouessant

23/03/2016

Escorté par les railleries des goélands, Bacchus embarque au port du Conquet en Finistère pour se rendre sur l’Île d’Ouessant.  

 

De longues tresses blanches ourlent les vagues de la mer d’Iroise.

Le vent semble dire adieu à la terre, et le ciel contemple cette houle profonde qui ne s’arrête jamais.

Macareux, cormorans et fous de Bassan redessinent une mer immense, bleue, verte, avec parfois une luminosité irréelle dans ses reflets métalliques.

Focs et misaines prennent les couleurs du vent, une aura magique pour la brosse d’un peintre de marines.

 

                           A l’approche de l’Île de Molène, Bacchus quitte le rouf pour se diriger vers la proue du bateau.

                           Seule dans son ciré jaune, une égérie lui fait face.

Surprise comme la petite fille la main dans le pot de confiture, elle esquive un sourire et laisse tomber sa tête vers l’arrière.

Qui est-elle ? Une sirène ?

A la faveur d’une embellie, elle retire son imperméable et, dans une gamme chromatique ascendante, revient plus radieuse qu’un arc-en-ciel.

Qui est-elle ? Une fée des grèves capable de s’enivrer au passage d’un nuage ?

Qui est-elle ? Une nymphe sortie de la houle ?

 

Elle s’approche.

Une tresse de cheveux roux sur une nuque frêle, des yeux pers, lumineux comme la vague en marée d’équinoxe, elle se prénomme Arlane.

Son visage de madone est aussi doux que la nacre d’un coquillage. Bacchus est ébloui par sa beauté.

Cette rencontre est une vibrante voyelle au cœur d’un poème.

Le regard d’Arlane s’illumine d’un large sourire. Elle est heureuse de revenir sur les terres de son enfance. Son grand-père était gardien du phare Le Créac’h.

Puis, l’inespéré jaillit comme l’éclat d’un phare : Arlane propose à Bacchus de lui faire découvrir l’Île d’Ouessant.

 

                                 Le bateau entre dans le chenal du Fromveur, balisé par le phare de la Jument.

                                                                      Ouessant te voilà !

En 1989, l’Unesco a consacré la qualité de ce milieu naturel en classant Ouessant et l’archipel de Molène parmi les réserves mondiales de biosphère.

C’est jour de vent d’est ; le bateau accoste au port de Lampaul. Sur la cale, l’odeur du goémon éperonne la mémoire d’Arlane.

C’est comme un frisson ; les odeurs de la terre se mêlent à celles de l’océan. Flux et reflux, terre et mer s’embrassent jusqu’à l’horizon.

A la faveur d’une ondée passagère, le port se colore de tons lavande et lilas, évoquant voyages vers des contrées lointaines.

Une magie presque sacrée se déploie dans un éphémère parfum. Reste une empreinte éternelle.

 

                                    L’Île d’Ouessant est à la fois fascinante par sa beauté, mais aussi crainte pour ses écueils nombreux, récifs, courants et brumes, auxquels s’ajoutent tempêtes et vents violents.

La musique du vent accompagne Arlane et Bacchus sur le chemin menant à la Pointe de Pern. Bach est-il revenu ?

Le phare de Nividic apparaît comme une cathédrale sonore. Fous de Bassan et sternes donnent la mesure.

Le temps change vite ici ; les nuages sont sur la lande.

Le ciel est d’encre tel un vin dans un hanap.

 

                                      Arlane propose de faire une halte à l’auberge Kergadou.

Une forte femme, surnommée « La Fromveur », leur donne une vigoureuse poignée de mains. Cette matrone semble taillée dans le granite du Massif armoricain. Son regard a la profondeur des abysses bleutés de la mer d’Iroise.

Arlane et Bacchus entrent dans une grande salle habillée de panneaux de bois moulurés, parfois chargés de clous de cuivre. C’est un bel écrin vêtu de faïences et de broderies, avec, bien en évidence, un buffet-vaisselier en châtaigner et orme.

Un banc-coffre à usage jadis de marchepied sert aujourd’hui pour prendre place à table. De l’autre côté, le long de la table, un banc avec un dossier qui grimpe jusqu’au plafond, véritable cloison qui sépare le coin repas de l’arrière-cuisine où, près de la cheminée, la mère « Fromveur » prépare son far breton. (en fin de chronique, Mam’ Soiz vous dévoile sa recette).

 

                                       Arlane propose à Bacchus de s’asseoir en face d’une reproduction de Velléda, peinte en 1883 par le peintre Lenepveu. Velléda est un grand mythe celtique, tantôt nymphe des secrètes forêts, tantôt hardie navigatrice ; elle est l’image de la Bretagne.

A la table voisine, trois pêcheurs de langoustes trinquent à leur pêche miraculeuse. « Bouette, farin, libet, guignette » : leur vocabulaire de la mer sonne comme la vague au phare de la Jument.

 

                                         Gonflé dans sa croûte mordorée, le far arrive.

Les cuillères délivrent un arôme caressant comme une coiffe de Pont-Aven.

                                              C’est le moment de boire une bolée.

Bacchus tire de sa besace l’ambroisie : un cidre breton de Fouesnant à base de pommes Guillevic.

A l’origine, le cidre est venu de Biscaye, province basque d’Espagne, au onzième siècle.

Aujourd’hui, les cidres sont nombreux dans notre belle France.

Le cidre basque se distingue par sa typicité saline, en Savoie, frais et minéraux, en Alsace, c’est le cidre en méthode champenoise. Celui de Normandie, fabriqué à partir de pommes à couteau de la vallée d’Auge, prend des allures de dandy tout en finesse et élégance.

La biodiversité bretonne offre plus de trois cents variétés de pommes, notamment, rouget de Dol, peau-de-chien, marie-ménard, douce moën et, bien-sûr, la guillevic, pomme bretonne par excellence, qui réveille chez Arlane l’arabesque de l’abeille sur la nacre de la fleur du pommier.

 

                                           Saluant une ouessantine à la tresse blanche comme l’écume, Arlane et Bacchus reprennent le chemin de la lande, brodé du jaune genêt maritime.

Sentinelle postée à la croisée des courants au débouché de la Manche, Ouessant est devenue l’île aux cinq phares : Entre Ouessant et l’Île de Molène, le Kéréon, élégant dans son costume granitique, le Nividic, le plus modeste avec neuf milles de portée, jamais abordable ni habité, le phare de la Jument, le plus emblématique avec ses trois éclats rouges du haut de ses quarante-sept mètres, le Stiff, né de la volonté de Vauban, ancré sur un des lieux les plus stratégiques du monde maritime où des milliers de navires croisent à l’extrême ouest de la Bretagne, là où finit la terre, en Finistère, et le Créac’h, ce gaillard de cinquante-cinq mètres de haut, le plus puissant d’Europe, dont le feu porte à trente-quatre milles marins.

 

                                             En ce jour de vives-eaux, Arlane révèle à Bacchus l’estran rocheux, son bonheur.

Le jusant découvre de larges étendues à la découverte de la faune marine et des champs de laminaires.

           

                                              Vents des quatre horizons, nordé, noroît, suet et suroît chantent la vague et la houle de ce beau voyage.

 

La lune monte, ronde dans un élan émotionnel, une harmonie profonde qui vient éclairer un poème à rimes croisées sous la plume de Baudelaire :

 

         Les phares

 

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,

Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,

Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,

Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

 

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,

Où des anges charmants, avec un doux souris

Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

                                                                                  …

Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,

Comme des papillons, errent en flamboyant,

Décors frais et légers éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant

                                                                                    …

 

 

Goûte, Goûte, Goûte

    Goûte compagnon

     Lève ton verre et nous le remplirons.

 

A bientôt compagnons du bousset, je vous retrouverai d’ici l’été autour d’un vin mûri dans la pourpre d’une cave silencieuse hongroise.

 

 *      *

 

 *

 

Recette :

A l’origine, le far, très populaire dans toute la Bretagne, désignait une bouillie de farine de blé dur, de froment ou de sarrasin, salée ou sucrée, à laquelle on ajoutait des fruits secs.

 

                                                Le FAR BRETON  de MAM’ SOIZ

3 œufs, 100 g de sucre, 125 g de farine, ½ l de lait, 80 g de beurre et une bonne pincée de sel

Temps de préparation : 5 minutes

 

Cette recette est la recette du vrai far breton, sans fruits (pruneaux, raisins ou cerises) qui alourdissent la pâte. C’est la meilleure, la plus fine et la plus simple.

Vous la réussirez dès le premier coup, mais le résultat sera encore meilleur par la suite ; cela ne s’explique pas, c’est comme cela.

Mélangez les œufs entiers au sucre, puis à la farine jusqu’à ce que vous obteniez une pâte homogène. Ajoutez le lait (d’abord par petites quantités) puis le sel.

Beurrez très abondamment un plat à rôtir. Versez-y la pâte qui doit être assez liquide, et mettez une demi-heure à four bien chaud (thermostat 7).

Si votre estomac vous le permet, mangez encore chaud, c’est délicieux.

 

 *      *

 

  * 

 

 Et maintenant, en écho, une page de l’histoire de l’ART. 

  

               Le phare mythique de la JUMENT. Île d’Ouessant, 22 X 30 cm, signé en bas à droite/2016 – R.S.

                           Encres, plume, lavis avec réhaut de gouache

                                et collage sur la partie en bas à gauche – extrait du livre « Le gardien du feu » de Anatole Le Braz

 

La science des phares s’appelle la pharologie parce que l’île de Pharos, face à Alexandrie, reçut le premier feu marin.

En pharologie, le critère de noblesse, c’est la difficulté, l’inconfort.

Les phares nobles ont les pieds mouillés à chaque marée, et la tête dans les embruns à chaque tempête.

C’est le cas du phare de la JUMENT, ancré sur des écueils et battu par les flots.

 

Le père de tous les phares est situé à l’entrée du port d’Alexandrie, à l’ouest du delta du Nil en Egypte.

Construit au troisième siècle avant Jésus-Christ, son architecte était un grec : Sostratos de Cnide.

Par son immense renommée, il fut classé parmi les Sept Merveilles du monde.

Baptisé la « Tour à feu », le phare d’Alexandrie était quotidiennement alimenté par un brasier. Sa colonne de fumée devait être visible nuit et jour à vingt kilomètres. Un véritable défi dans cette région peu forestière où il fallait acheminer les stères de bois.

En août 1303, un tremblement de terre détruisait la merveille après seize siècles de fonctionnement ininterrompu.

 

                            Evoquer un phare, c’est aussi s’attaquer à autre chose que l’architecture maritime.

Pas étonnant qu’ils aient frappé l’imagination au point de devenir mytiques.

Avec sa plume prodigieuse, Jules Verne a guidé le plus aguerri des marins vers des parfums d’exotisme avec son roman Le phare du bout du monde.

Rachilde en a fait un symbole phallique dans son récit Le phare d’amour.

 

                             Situé à l’embouchure de la Gironde, le plus ancien phare en activité de France est Cordouan (1584-1611).

Chef-d’œuvre de Louis de Foix, l’un des architectes de l’Escurial, ancienne résidence des rois d’Espagne, Cordouan est phare, forteresse, église, résidence royale ; il a mérité le surnom de « Versailles de la mer ».

 

                               « …

                                       Le grain !... Dix heures au chronomètre. La mer flagellée bondit et se cabre. Tout le Raz est blanc, d’une blancheur livide, comme un mouvant paysage de neige sous la lune. Une crinière d’eau a cinglé la vitre : la lanterne en a frémi jusque dans ses nervures d’acier… Aucun dégât, cependant.

Le phare en a vu de plus terribles. Vous rappelez-vous mon rapport sur la tempête du 5 et du 6 décembre, mon ingénieur ?

Votre chambre surtout avait souffert. Le vent, l’embrun y avaient fait irruption comme chez eux : ils avaient arraché les boiseries, fourragé le parquet, noyé les meubles, métamorphosé en une loque immonde le portrait de ce bon M. Fresnel.

                                                           … »

                                                                                                                                                                                                                                                                            Extrait du roman « Le gardien du feu » de Anatole Le Braz, illustré par Mathurin Méheut 

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